Un voyageur apeuré
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Un voyageur apeuré

 

Elle me semblait longue, cette route, longue et vide interminablement.

Aucun bruit que le ronflement des flots, là-bas, derrière moi, et parfois ce bruit monotone et menaçant semblait tout près, si près, que je les croyait sur mes talons, courant par la plaine avec leur front d’écume, et que j’avais envie de me sauver, de fuir à toutes jambes devant eux.

Le vent, un vent bas soufflant par rafales, faisait siffler les ajoncs autour de moi. Et, bien que j’allasse très vite, j’avais froid dans les bras et dans les jambes: un vilain froid d’angoisse.

Oh! comme j’aurais voulu rencontrer quelqu’un. Parler à quelqu’un.

Il faisait si noir que je distinguais à peine la route, maintenant.

Et tout à coup j’entendis devant moi, très loin, un roulement. Je pensai: "Tiens, une voiture." Puis je n’entendis plus rien.

Au bout d’une minute, je perçus distinctement le même bruit, plus proche.

Je ne voyais aucune lumière, cependant; mais je me dis: "Ils n’ont pas de lanterne. Quoi d’étonnant dans ce pays sauvage." 

Le bruit s’arrêta encore, puis reprit. Il était trop grêle pour que ce fût une charrette; et je n’entendais point d’ailleurs le trot du cheval, ce qui m’étonnait, car la nuit était calme.

Je cherchais: "Qu’est-ce que cela?"

Il approchait toujours; et brusquement une crainte confuse, stupide, incompréhensible, me saisit. – Qu’est-ce que cela? Il approchait vite, très vite! Certes, je n’entendais rien qu’une roue – aucun battement de fers ou de pieds -, rien. Qu’était-ce que cela?

Il était tout près, tout près; je me jetai dans un fossé par un mouvement de peur instinctive, et je vis passer contre moi une brouette, qui courait… toute seule, personne ne la poussant… Oui… une brouette… toute seule…

Mon coeur se mit à bondir si violemment que je m’affaissai sur l’herbe et j’écoutais le roulement de la roue qui s’éloignait, qui s’en allait vers la mer. Et je n’osais plus me lever, ni marcher, ni faire un mouvement; car si elle était revenue, si elle m’avait poursuivi, je serais mort de terreur.

Je fus longtemps à me remettre, bien longtemps. Et je fis le reste du chemin avec une telle angoisse dans l’âme que le moindre bruit me coupait l’haleine.

Est-ce bête, dites? mais quelle peur! En y réfléchissant, plus tard, j’ai compris; un enfant, nu-pieds, la menait sans doute cette brouette; et moi, j’ai cherché la tête d’un homme à la hauteur ordinaire! 

Comprenez-vous cela… quand on a déjà dans l’esprit un frisson de surnaturel… une brouette qui court… toute seule… Quelle peur!

Guy de Maupassant. "La Peur". Contes et nouvelles.

 

Devoir:

1. Donnez un autre titre au texte incluant le mot brouette.

2. Relevez trois phrases contenant un nom féminin synonyme de peur.

3. Quelles sont les trois causes qui favorisent l’apparition de la peur chez le voyageur?

4. Quelles sensations font croire à la présence d’un danger éventuel: olfactives, visuelles, auditives ou tactiles?

5. Dressez la liste des bruits. Pourquoi prennent-ils tant d’importance?

6. Quel passage précis évoque une appartition surnaturelle et fantastique?