Maître Cerveau
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Maître Cerveau

 

Les anatomistes de la Renaissance ont sans doute été les premiers à le remarquer: l’homme nerveux ressemble à un arbre retourné. Le cerveau constitue sa racine en bulbe, la moelle épinière son tronc d’où partent quantité de branches qui éclatent elles-même en une infinité de rameaux et de fibres. Cette position du cerveau à l’extrémité d’un arbre de nerfs est sans doute à l’origine de la fable parodique dont Paul Valéry n’a écrit que les deux premiers vers:

Maître Cerveau sur son homme perché

Tenait dans ses plis son mystère.

Le mystère des plis du cerveau! A mesure que la neurologie avance dans la connaissance des douze milliards de cellules qui forment la substance grise, on voit s’épaissir ce mystère et progresser la conscience de notre ignorance, comme une lanterne descendue au bout d’une corde dans un gouffre n’en révèle que l’insondable profondeur. Le cerveau humain apparaît aujourd’hui comme un continent où presque tout est encore vierge, ses mers et ses îles, sa flore et sa faune, sa climatologie et son ethnographie. L’homme dépasse l’homme, disait Pascal. Notre propre cerveau nous dépasse, et on imagine aisément le discours effrayé et respectueux qu’un homme pourrait tenir à ce petit dieu gris et blanc enfermé dans le sanctuaire de sa propre tête:

O mon cerveau! Je t’implore comme une divinité puissante mais capricieuse. Je t’interroge comme on fait tourner une table. Cerveau, estu là? Poète, j’ai besoin d’une rime en mé (ou en ra, ou en fi), donne-lamoi! Romancier, je te supplie de me fournir la chute d’une nouvelle dont je tiens déjà les trois quarts, mais sans bonne chute, point de bonne nouvelle. Critique d’art, il me faut la formule qui définira l’esthétique de tel peintre. Je te montre ses toiles une à une, je te dis Cherche! cherche! comme au chien policier auquel on fait flairer la chemise de la petite fille disparue. Je te connais. Je fais confiance à tes inépuisables ressources. La commande que je te passe, je sais que tu peux la satisfaire, mais livre plutôt demain que dans deux ans! 

Michel Tournier. "Maître Cerveau", in Petites Proses.

 

Devoir:

1. Quelle est l’idée centrale du texte? a. Le cerveau est tout puissant. b. Le cerveau demeure mystérieux. C. le cerveau est lent.

2. Délimitez dans le texte les trois parties suivantes: les mystères du cerveau, la prière au cerveau, la description du système nerveux.

3. Citez deux comparaisons poétiques.

4. Citez deux passages humoristiques: quel point commun, qui les met en valeur, partagent-ils?

5. Quelle fable Paul Valéry a-t-il parodiée?

6. Que signifie l’expression "faire tourner une table"?

7. De quelle formule l’interrogation "Cerveau, es-tu là?" est-elle la parodie?

8. Quel personnage, tantôt poète, tantôt romancier, tantôt critique d’art, peut-on deviner à travers l’homme qui implore son cerveau?