La marguerite
– Je puis, répondit Othon, si l’on veut ôter la flèche de Mildar, enfoncer la mienne dans le trou que la sienne aura fait.
Franz et Hermann se regardèrent avec un étonnement qui tenait de la stupéfaction. Othon avait fait cette proposition d’un ton si calme et avec un tel sang-froid qu’ils ne doutaient pas, d’après les preuves d’adresse qu’il leur avait données, qu’il ne fût en état de faire ce qu’il avançait. Or, comme une grande rumeur courait par toute l’assemblée, ils firent signe qu’ils voulaient parler, et le silence se rétablit. Alors Hermann, se tournant vers l’estrade où était le prince de Clèves, éleva la voix et lui transmit la demande d’Othon. Elle était si juste et si extraordinaire qu’elle lui fut accordée à l’instant même, et cette fois ce fut Mildar qui sourit, mais avec un air de doute qui prouvait qu’il regardait la chose comme impossible.
Alors Othon posa à terre sa toque, son arc et ses flèches, et alla luimême d’un pas lent et mesuré examiner le coup; il était bien ainsi que le marqueur l’avait dit: arrivé au but, Mildar, qui l’avait suivi, arracha luimême sa flèche. Franz et Hermann voulurent en faire autant, mais Othon les arrêta d’un regard: ils comprirent que leur jeune camarade désirait se servir de leur trait comme de deux guides, et répondirent par un signe d’intelligence. Othon cueillit alors une petite marguerite des champs, l’enfonça dans la cavité formée par la flèche de Mildar, afin, au milieu du rond noir, d’être guidé par un point blanc; cette précaution prise, il revient à sa place, sans humilité comme sans orgueil, convaincu que, perdît-il le prix, il l’avait disputé assez longtemps pour n’avoir pas de honte à le voir passer aux mains d’un autre.
Arrivé à la limite, il attendit un instant que chacun eût repris sa place. Puis, l‘ordre rétabli, il ramassa son arc, parut prendre au hasard une des flèches, quoiqu’un oeil exercé eût remarqué qu’il avait été chercher sous les autres celle qu’il avait prise, secoua la tête pour écarter ses longs cheveux blonds que le mouvement qu’il avait fait avait ramenés sur ses yeux; puis, calme et souriant comme l’Apollon Pythien, il posa sa flèche sur son arc, la leva lentement à la hauteur du but et de son oeil, ramena sa main droite en arrière, jusqu’à ce que la corde de l’arc touchât presque son épaule, demeura un instant immobile comme un archer de pierre. Puis tout à coup on vit passer la flèche comme un éclair et en même temps disparaître la margueritte. Othon avait tenu ce qu’il avait promis, et sa flèche avait remplacé au centre du but la flèche de Mildar! Un cri de surprise sortit de toutes les bouches: la chose tenait du miracle. Othon se tourna vers le prince et salua.
Alexandre Dumas. Chroniques du bord du Rhin.
Devoir:
1. Quelles sont les trois étapes que l’on peut distinguer dans ce récit?
2. Face à la demande d’Othon, relevez les réactions de Franz et Hermann d’une part, et celles de Mildar d’autre part.
3. Quelle indication nous montre qu’Othon est parfaitement calme?
4. Quel adjectif qualifiant Othon renforce son prestige auprès de Franz, d’Hermann… et du lecteur?
5. Dans le dernier paragraphe, relevez tous les détails qui concernent l’écoulement du temps et classez-les en deux ensembles d’après leur sens.
6. Citez des phrases tirées du dernier paragraphe qui pourraient illustrer les adjectifs suivant: a) méticuleux; b) serein.